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Violence ou ironie?

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Freud, dans l’article ajouté en 1928 au « Mot d’esprit et ses rapports avec l’inconscient », notait que « l’humour ne se résigne pas, il défie, il implique non seulement le triomphe du Moi mais encore celui du principe de plaisir »

Avec l’assassinat des auteurs de Harakiri /Charlie Hebdo, qui avaient accompagné et exprimé l’esprit de Mai 68, c’est aussi toute une génération qui prend brutalement conscience du fossé qui s’est creusé entre elle et ces jeunes qui demandent aujourd’hui à croire et non pas à contester. Les slogans du temps passé, clamés contre toute vraisemblance et contre la réalité politique elle-même, ont pourtant eu un écho sinon un impact sociétal important.

Majoritairement fondés sur le refus de la violence comme celui d’interdire, ce fut à la force du verbe et au talent dialectique quand ce n’était pas à l’humour de prendre la parole.  Comment en  aurait-il été autrement pour une génération qui se trouvait dans des conditions infiniment plus favorables que  la précédente où la survie nationale s’était fondée à l’inverse sur la violence patriotique stigmatisée comme « terroriste », celle des résistants face à l’occupant nazi ?

« Il est interdit d’interdire… » mais, face à l’explosion de violence qui vient de couter la vie à ces personnalités hors du commun que sont les « humoristes », eux qui sont capables de condenser en un trait de plume acéré ce qu’un long discours ne ferait que délayer, la question des limites du « tout dire » se trouve à nouveau posée.

Est-il exact pour autant que la liberté d’expression soit du même coup menacée, même si ce n’est que par l’autocensure des journalistes eux-mêmes ?

Il me semble que loin d’attaquer la liberté d’expression publique, laquelle ne peut être conférée que par un Etat à ses citoyens, la possibilité que ces événements tragiques aient pu avoir lieu démontre à la fois l’existence réelle de cette liberté dans notre pays mais aussi sa portée.

Car lorsque des concitoyens, munis des mêmes droits et assujettis aux mêmes devoirs, vont s’exprimer par la haine et la kalachnikov contre ceux qui font profession de manier la plume, le talent et l’intelligence, ce n’est pas la liberté de parole mais l’autorité de l’Etat, basée sur la confiance garantissant le pacte social, qui est dramatiquement remise en cause.

En massacrant délibérément les auteurs d’un journal satirique, les assassins ont dit qu’ils ne se considéraient plus membres d’une société de droit où le désaccord doit se régler par la loi et non par la violence individuelle et qu’ils se sentaient justifiés de promouvoir l’état de guerre de tous contre tous.

Mais pourquoi s’attaquer à des « humoristes » ?  Mènent-ils eux-mêmes  une guerre ou ne sont-ils pas seulement  des amuseurs précieux, des artistes iconoclastes à qui tout est permis au nom de l’art?

Il faut d’abord considérer qu’une distance immense sépare l’humour de l’ironie. L’humour est le résultat d’un difficile travail sur soi-même, propre à apaiser un mouvement spontané de colère et de désespérance face à une réalité défavorable. L’ironie en revanche vise quelqu’un qui ne prend aucune part au processus et, grâce au plaisir qu’elle procure à un tiers, fait passer une critique violente voire injurieuse à son endroit

Quant à la caricature, son but est de dégrader un sujet idéalisé en ne le représentant que par un trait unique et minime de sa personne rendant ainsi risible sa grandeur. Le rire libère alors toute l’ambivalence que cachait le respect et l’on peut comprendre qu’il apparaisse insupportable ou même sacrilège à ceux qui ont besoin de cet idéal majestueux.

L’humour en revanche repose sur le sourire que l’on peut opposer à ses propres souffrances. On est consolant pour soi-même comme un adulte peut l’être vis-à-vis d’un enfant qui se plaint. L’ironie est toute autre. Face à des certitudes jugées injustifiées, l’arme du ridicule est dégainée et  la raillerie  se fait arrogante, supériorité amusée mais inébranlable qui n’est ouverte à aucune espèce de doute.

Au sens strict du terme, le  satiriste  ne pourrait  être considéré comme un humoriste sauf s’il brocarde chez l’autre des attitudes, des faiblesses et même une identité qu’il se reproche d’avoir en commun avec lui. A’ l’inverse, face à la conviction de ceux partent en croisade au nom de principes, religieux ou autres, détournés au profit de leur cause, le satiriste oppose son sourire sarcastique propre à dégonfler les baudruches. Il ne s’agit cependant pour lui ni d’entendre ni de débattre mais de réduire, de démasquer, de ridiculiser ce qui se donne pour haut placé voire pour intouchable.

Il y a du nihilisme dans cette démarche et l’arrogance d’une telle position plait à ceux qu’elles ne visent pas car l’auditeur s’identifie à cette position de supériorité et en jouit par procuration.

La position du satiriste est donc bien celle d’un combattant qui s’épargne la colère et la violence grâce à une opération qu’il ne doit qu’à sa capacité d’élaboration et au plaisir partagé qu’il en tire. Qu’elle puisse déclencher la haine et la violence de ceux qui en sont les destinataires et s’estiment en être les victimes est affligeant et très inquiétant mais n’a rien d’étonnant

Le dépassement du deuil d’aujourd’hui ne pourra venir que  de la capacité collective à répondre autrement que par l’ironie ou la répression aux problèmes posés par une société  qui n’offre plus à une partie de ses citoyens une identité dans laquelle ils puissent se reconnaitre et qui puisse les faire rêver.

Jean-Claude Dijon-Vasseur

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