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L’antipsychiatrie. L’escroquerie de la folie (par Jean Claude Dijon-Vasseur)

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En les muselant sous prétexte de folie, la société
se débarrasse de ceux qui sortent du rang. Telle est la thèse soutenue par
l’antipsychiatrie, mouvement aussi radical qu’éphémère, inséré dans la
contreculture des années 1960, et volontiers politique.

À la fin des années 1950, le psychiatre américain
Thomas Szasz (né en 1920) proclame que la maladie mentale n’existe pas mais
participe d’un mythe?: aux inquisiteurs de l’Église auraient succédé les
psychiatres assurant l’enfermement des sujets indésirables pour le corps
social. Sur le mode «?qui veut noyer son chien l’accuse de la rage?», la
finalité arbitraire des pratiques asilaires serait de bâillonner toute
contestation des normes en prétextant la folie, notion fantôme tout à fait vide
de sens. Pour T. Szasz , les autres psychothérapies participent d’ailleurs de
cette répression violente, mais pas la psychanalyse

Le malade mental, victime émissaire

Dans les années 1960, le psychiatre britannique
David Cooper (1931-1986), avec ses confrères Ronald Laing (1927-1989) et Aaron
Esterson (1923-1999), lance le terme d’antipsychiatrie. Tous trois préconisent
un bouleversement total des pratiques. La psychiatrie doit se renouveler en
apprenant de ceux qu’elle désigne comme fous, et qui ne font rien d’autre qu’essayer
de préserver leur liberté face aux déterminismes sociaux de tous ordres.
D’ailleurs, à la même époque, Gregory Bateson et l’école de Palo Alto
considèrent le malade mental comme la «?victime émissaire?» de sa famille,
celui que l’on stigmatise pour masquer la défaillance des relations
interpersonnelles et maintenir à tout prix l’équilibre du groupe?: A. Esterson
et R. Laing défendront des thèses analogues.

Le trio d’antipsychiatres fonde en 1965 la
Philadelphia Association?: celle-ci promeut des lieux d’accueil qui, dans la
lignée du Pavillon 21 précédemment supervisé par D. Cooper, proposent aux
patients de vivre dans une liberté absolue, sur un pied d’égalité avec leurs
soignants. Des trois households ainsi ouvertes, la plus célèbre sera celle du
Kingsley Hall, en banlieue londonienne, jusqu’en 1970. Les usages
psychiatriques habituels ne faisant selon lui qu’aggraver les symptômes
psychotiques, R. Laing recommande d’accompagner les patients dans leur métanoïa
(ou transformation psychique et spirituelle) jusqu’à sa résolution spontanée?:
pour lui, la psychose aiguë non contrariée est donc un processus naturel et, à
terme, constructif. Dans un discours typique du psychédélisme ambiant, R. Laing
prône par ailleurs la consommation de psychotropes pour provoquer des
«?voyages?» hallucinogènes présentés comme bénéfiques, et non pathogènes.
Inspirés par l’existentialisme mais aussi Michel Foucault, dont Histoire de la
folie à l’âge classique (1961) décrit la médicalisation de la folie et son
corollaire de «?grand enfermement?» comme l’expression d’un pouvoir normatif,
R. Laing et D. Cooper affichent leur sympathie pour des mouvements politiques
d’extrême gauche n’excluant pas le recours à la violence, tel celui d’Herbert
Marcuse. D. Cooper encourage ainsi la «?mort de la famille?», le pillage des
magasins, l’usage des cocktails Molotov, la constitution de cellules
communautaires prérévolutionnaires, d’antiécoles, et d’antiuniversités.

La mouvance antipsychiatrique a ses partisans dans
d’autres pays européens. En Italie, le directeur de l’hôpital psychiatrique de
Gorizia, Franco Basaglia (qui néanmoins ne se considère pas comme
antipsychiatre), réclame la disparition des communautés thérapeutiques
elles-mêmes. Son activisme, au côté du mouvement Psychiatria Democratica fondé
par ses élèves, contribuera, en 1978, au renouvellement complet de la politique
italienne de santé mentale et à l’abolition de la loi de 1904 régissant
l’internement. En France, la psychanalyste Maud Mannoni invite D. Cooper et R.
Laing à s’exprimer lors d’un colloque lacanien en 1967, mais prendra ses
distances avec eux en affirmant la nécessité de soigner les psychopathologies.
L’antipsychiatrie britannique aura finalement moins d’impact dans l’Hexagone,
marqué depuis la fin de l’Occupation (ce qui n’est pas un hasard) par la
prédominance du désaliénisme?: les médecins du service public se montrent déjà
soucieux de repenser la psychiatrie avec, d’une part, la politique de
sectorisation initiée depuis 1960 autour du psychiatre Lucien Bonnafé, et,
d’autre part, le développement des thérapies institutionnelles, où les patients
sont incités à agir sur la structure sociale de leur établissement (à
l’initiative de François Tosquelles, l’hôpital de Saint-Alban fut pionnier en
la matière dès 1943).

Audacieux jusqu’à l’outrance, le mouvement
antipsychiatrique perd de son impact dès le début des années 1980. Il aura
cependant contribué à alimenter, avec vigueur, les éternels débats sur la
pertinence de la psychiatrie et la définition de la normalité.

Bibliographie :

• Le Moi divisé, Ronald D. Laing, 1960, rééd.
Stock, 1993.

• Le Mythe de la maladie mentale. Thomas Szasz,
1961, rééd. Payot, 1975.

• L’Équilibre mental, la folie et la famille, Aaron
Esterson et Ronald D. Laing, 1964, rééd. Maspero, 1970.

• Raison et violence, Ronald D. Laing et David
Cooper, 1964, rééd. Payot, 1976.

• Psychiatrie et antipsychiatrie, David Cooper,
1967, rééd. Seuil, coll. «?Points?», 1978.

• L’Institution en négation, Franco Basaglia,
Seuil, 1970.

• Mary Barnes. Un voyage à travers la folie, Mary
Barnes et Joe Berke, 1971, rééd. Seuil, coll. «?Points essais?, 2002.

• Mort de la famille, David Cooper, 1971, rééd.
Seuil, 1975.

                                                                                Jean-Claude Dijon-Vasseur

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